Dans les rues bondées de Hanoï, le chauffeur de bus est un équilibriste poids lourd. Une ligne d’eau qui repousse les pétrolettes à mesure qu’elle avance, un éléphant qui se fait inexorablement une place au milieu de frétillants poissons à moteur. Dans ce flot d’anguilles, les blancs préfèrent les taxis plongeurs et leurs chauffeurs poids moyen. S’il est facile de monter à bord, il est difficile d’en descendre au bon endroit.

C’est l’occasion de rencontrer Hà, semelles compensées, sac à dos rose, petites lunettes sur le nez. Comme d’autre, elle se demande ce qu’on fait dans le bus. Si certains nous ont pris en photo, elle préfère nous poser les questions habituelles dans un anglais qui semble hésitant au premier abord. Alors que notre arrêt approche, elle saute du bus et nous accompagne jusqu’à la gare. Ces pas nous invitent à faire un détour de riz gluant, oeuf et pâte de haricot. Ces entremets lui donnent le courage de nous proposer de manger ensemble. Un goût étrange loin des sucres de fin de repas. Nous acceptons avec plaisir.

Ses parents travaillent la terre dans un village en dehors de la capitale. Quand elle rentre de l’Université il s’agit d’aller repiquer du riz ou du maïs.

Son père, employé à l’extérieur, ramène un peu d’oseille. De quoi lui payer des études d’ingénieur dans l’une des meilleures écoles du pays, chère à en croire ses intonations. A t-elle un boyfriend ? « Absolument pas ! », s’écrie t-elle, pour rien au monde elle ne devrait se laisser distraire !

Comme d’autres jeunes rencontrés sur la route, elle porte la responsabilité de nourrir sa famille dans les années à venir. Les campagnes se vident, elles envoient les cerveaux se remplir à la ville où tout est possible.

Elle ne reviendra pas dans le giron familial. Du haut de ses 20 ans elle assume d’être l’assurance-vie de ses parents.

Same same but different

Nous avons croisé beaucoup de voyageurs depuis le début de notre périple en Asie. Si beaucoup sont plus jeunes que nous, arpentent les dortoirs et se retrouvent dans les salles communes des hôtels le soir pour boire des bières et échanger des bons plans, quelques familles avec enfants se sont aussi lancées dans l’aventure.

Nous créons souvent l’étonnement, parfois l’envie ou l’admiration, plus souvent l’incompréhension. Mais pourquoi voyager avec une enfant ? Et aussi jeune en plus. Mais Zélie ne lasse pas de charmer autour d’elle, en disant quelques mots d’anglais ou de vietnamien, même si elle a souvent du mal à accepter qu’on puisse vouloir la toucher ou l’embrasser. Et ce n’est pas beaucoup plus difficile de voyager avec un enfant qu’avec un adulte. Il faut savoir faire quelques compromis et être à l’écoute, mais elle est une compagne de voyage agréable, qui ne râle pas trop quand on lui inflige des heures de bus ou qu’il lui faut manger les spécialités locales aux goûts si différents.

Ce qui étonne encore un peu plus nos compagnons de voyage, c’est d’apprendre que nous ne rêvions pas de découvrir l’Asie du sud-est. Éden du backpacker, elle s’est présentée à nous comme possibilité de voyage parce que c’était l’occasion d’y retrouver des copains. Et puis parce que nous n’y serions jamais allés pour une durée plus courte.

Pendant le voyage à vélo, nous n’avons guère eu le temps de préparer la suite de nos aventures, et c’est en grands ignorants que nous avons découvert la Thaïlande, le Laos, et à présent le Vietnam. Ignorants, et plein de préjugés, positifs ou négatifs, avec cette idée que tous ces pays seraient un peu les mêmes. Ça nous bouscule un peu de nous apercevoir que ce n’est pas du tout le cas, et on a l’impression s’en savoir un peu plus sur le monde.

Nous avons adoré Hanoï, notre première grande ville d’Asie (nous ne visiterons Bangkok qu’avant de repartir) ; c’était une frénésie continue de gens, de scooters, de bus, de restaurants de rue, dans laquelle nous avons été contents de retrouver Sidonie, dix ans après avoir partagé sa maison avec sa famille en Guyane. On nous avait beaucoup mis en garde contre le Vietnam, et notamment les arnaques envers les touristes, mais malgré une petite aventure dans le bus de nuit (nous n’avions pas de reçu et plus de tickets alors qu’il fallait changer de bus et justifier du paiement du trajet dans son entier), tout se passe bien pour le moment. Bien sûr les sollicitations sont un peu plus pressantes et les vendeurs de rue, cireurs de chaussures, employés d’hôtels et de restaurants ou chauffeurs de taxi sont parfois difficiles à éloigner, mais nous avons fait de bien belles rencontres (l’occasion d’un prochain portrait !).

 

Mais où sommes-nous ?

Nous avons enfin réussi à récupérer les photos de nos divers appareils pour pouvoir les poster, voici donc un condensé des trois dernières semaines !

Chiang Rai et son incroyable temple blanc, premier temple moderne que nous avons visité, avec une fresque invraisemblable qui représente des événements et personnages très récents (le guerre du Vietnam, le 11 septembre, Matrix, les Minions, Spider-Man…?!) :

Traversée de la frontière entre la Thaïlande et le Laos, et deux jours de bateau sur le Mekong, de Huay Xai à Luang Prabang.

Luang Prabang, ancienne ville coloniale, très jolie, petite, calme, et très très touristique – on y trouve des viennoiseries (aussi chères qu’en France) !

Muang Ngoi et Nong Khiaw, deux bourgades au nord de Luang Prabang, le long de la jolie rivière Ngoi, où nous avons fait de belles balades et une journée de kayak :

 

 

Poulet n’a qu’un bras

Une petite table sur le bord de la piste en latérite et quelques beignets de banane. Je cherche un goûter dans les rues de Muang Ngoi, entre coq à crêtes et poussins déplumés.
La vieille dame m’en demande 2000 kips, soit 20 centimes d’euros les trois. J’accepte mais mes doigts laborieux s’emmêlent avec les billets. Dans cet imbroglio de millions, une voix claire tente de sauver pouce et index : « it is two thousand kips ». Mes yeux tombent alors sur un moignon, un joli minois et un sourire en bandoulière. De sa main droite, il attrape les bons billets et les file à la vieille.

Kaï (Poulet en lao) a 32 ans. Il en paraît dix de moins et donne un coup de vieux à tous les farangs et tongtongs du coin. Une bombe lui a explosé l’avant-bras gauche à 12 ans. Son petit bras hypnotise notre fille et nous force à poser des questions. Durant la guerre du Vietnam, 3 millions de bombes ont été larguées sur le Laos. Il est estimé que 30% n’ont pas explosé, transformées en mines anti-personnel. Sur les sentiers, on trouvera souvent des écriteaux nous invitant à ne pas nous écarter du chemin.

Kaï est resté sur le carreau avec ces jouets restés sur place. Certaines épreuves donnent du courage. Du village rasé par les bombes dans les années 70, il est parti pour la ville, à une heure de pirogue puis quatre de bus. À Luang Prabang, il a étudié l’anglais et est devenu professeur mais aussi hôtelier.

Quand son père est mort d’un cancer du foie, comme beaucoup d’hommes au village apparemment, il est revenu aider sa mère et monter un magasin communautaire pour les femmes veuves ou divorcées.

Zélie a fini par oublier le bras en moins. Depuis, la Pastèque est tout de même le pays le plus bombardé du monde. Espérons que les mêmes équipes de déminage viendront nourrir autrement son imaginaire.

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Dans les prunelles de Zélie 4 : la genese de Cache-cache

Vous savez que la Pastèque a été le pays le plus bombardé du monde ? Tous les pays ont bombardé la Pastèque. En fait,  la Maman de Cache-Cache elle est morte avec une bombe. Et vous savez quel âge avait Cache-Cache ? À peine 1 an !! C’est pas beaucoup ça ? Enfin, il savait déjà parler, hein. Mais Cache-Cache, il était pas tout seul. Son Grand Père est arrivé et lui a dit : « Cache-Cache, ne t’inquiète pas, je connais une maman qui pourrait te prendre ». C’est comme ça que j’ai connu Cache-Cache. Je lui ai dit :  » Est ce que tu veux que je sois ta Maman ? » et il a répondu « oui ». Au début, il ne parlait que le Pastèque et moi le Français. Mais au bout d’un moment, on a appris à parler le Français et le Pastèque.

PS : image en entête, Cache-Cache et son vélo, celui sur lequel il y a  » tous les animaux du monde  »


 

 

 

Retraite montagnarde

À quarante kilomètres de la frontière birmane s’élèvent les montagnes de Ban Laoop. La route devient sinueuse, notre van coupe les virages et le camion de cochons peine à la montée. Passé un check point de la police, la vallée de Mae Sariang s’ouvre à nous. Personne ne vient à notre rencontre à la station de bus, ni touk-touk, ni songtheow, ni taxi. Par habitude, je négocie quand même avec mes pieds pour savoir combien ils prennent pour m’emmener jusqu’à l’hôtel. « Goodview guest house », les pieds dans l’eau, les moustiques dans la chambre. Mais la vue est bonne.

Bouddha veille. Quatre pagodes se faisant écho surplombent le village et lui apportent protection. Les habitants leur donnent un coup de frais tous les cinq ans. Celui que nous visitons s’est fait redorer la pilule l’année dernière.

De là, des champs de riz de taille modeste, des collines de tecks et la Birmanie et ses camps de réfugiés, bases de la rébellion armée.
Des lignes de soldats des champs abattent le riz consciencieusement. Larges chapeaux vissés sur la tête, la plupart portent une cagoule, en plus des gants, chemises à manches longues et pantalons et bottes. La saison des pluies a baissé le rideau, il est temps de récolter en communauté, chacun donnant le coup de main qu’il attend en retour. La sueur, la faux et le groupe puisque le tracteur manque à l’appel. Dans trois jours on viendra battre la récolte pour séparer le bon grain de l’ivraie. En attendant, la branche et les grains sèchent. Les ouvriers sans terre vendent leur force de travail. S’ils sont pris, ils empocheront 4,50€ pour la journée.

Serrés dans une jeep d’occasion aux ceintures bloquées et aux plastiques détachés, fierté de notre guide, nous nous dirigeons vers le petit village où vivent des Lawa, une des nombreuses tribus montagnardes qui habitent la région. Nous faisons connaissance avec Djom, qui sera notre hôtesse pendant trois jours. Nous pensons que c’est une façon plus « responsable » d’aller à la rencontre des tribus, loin des tours qui emmènent les touristes prendre des photos des femmes-girafes parquées loin des leurs dans des villages reconstitués de toutes pièces. On espère être dans le vrai.
La vie au village est rythmée en cette fin de saison des pluies par la récolte du riz qui sera consommé par la famille toute l’année. Djom est une femme formidable, toujours en train de rire, et pleine d’énergie. Elle nous emmène découvrir ses plantations, nous promener en forêt, et nous fait découvrir son quotidien. Maison traditionnelle en bois, cuisson au feu de bois, récupération de l’eau de pluie, nourrissage des cochons avec les épluchures, c’est la vie que les grands parents de Sandrine ont eue au Portugal, il y a plusieurs décennies de ça !

Nous assistons au rassemblement des enfants à l’école le matin de notre départ. Tous écoutent une professeure leur faire la morale pendant 20mn dans la cour avant de partir dans les classes. C’est très étonnant pour nous, et pour Zélie aussi !

Sur le chemin du retour, nous avons aussi la chance de tomber sur un atelier de tissage / filage traditionnel Karen, une autre tribu des montagnes.

Cette retraite montagnarde nous a permis de découvrir un autre aspect de la Thaïlande avant de plonger dans le bain bouillonnant et très occidentalisé et très fréquenté de Chiang Mai et de la suite de notre voyage.

 

Impressions

Nous avons troqué nos fidèles montures et nos affaires de pluie contre l’habit traditionnel du « farang » (occidental)backpacker : sac sur le dos, pantacourt, t-shirt et tongs, nous voici partis pour une nouvelle aventure.

Le temps ne passe pas à la même allure que pendant notre voyage à vélo. Il ne se compte plus en kilomètres mais en degrés. 6h, il fait frais, on peut se lever. 8h, il fait encore frais, c’est le bon moment pour partir se promener. Visite au temple, balade en forêt, selon l’endroit où l’on est. 11h, le soleil commence à taper, il est temps de trouver un endroit pour déjeuner au frais. Petit restaurant sous un garage au bord de la route, tant qu’il y a de l’ombre et un ventilateur, on y sera bien. 13h, le soleil tape et tout effort fait transpirer abondamment, c’est l’heure de la sieste. On peut ressortir vers 16h, pour profiter des dernières heures de clarté avant le coucher de soleil vers 18h. Direction le « food center » pour dîner, une halle couverte où se rassemblent plusieurs échoppes avec chacune sa spécialité : plats cuisinés comme les currys, soupes de nouilles, salade de papaye verte (som-tam), nouilles ou riz sauté (pat-thai ou khao-pat), il y en a pour tous les goûts, du plus ou moins pimenté (messaï prik pour Zélie, pas de piment ni de poivre du tout !). Le soleil s’est couché tôt, et tout le monde est au lit entre 20h et 21h.

À vélo, on visait la ville suivante, ou celle d’après, et on avait parfois l’impression de travailler. Ici, ce sont les vraies vacances doigts de pieds en éventail, et les journées s’organisent tranquillement. On retrouve pas mal d’éléments de la Guyane. Les papillons gigantesques et omniprésents, les cris des oiseaux, le bruit assourdissant des insectes dans la forêt, les pistes défoncées recouvertes de latérite, les gens qui se déplacent à scooter, les maisons sur pilotis pour laisser circuler l’air et éviter qu’il ne fasse trop chaud à l’intérieur, les marchés foisonnants et les fruits et légumes locaux (« exotiques » – mais ici ce sont plutôt les fraises qui le sont !). Mais contrairement à la Guyane, en Thaïlande, ou du moins dans l’Isan où nous sommes pour le moment, les relations avec les gens sont très apaisées. Tout le monde est vraiment très souriant et on se sent parfaitement en sécurité.

Zélie nous sert de passeport. Sa peau blanche et ses yeux et cheveux clairs lui attirent la bienveillance de tous les adultes croisés. Tout le monde veut lui parler, la toucher. Avoir la peau claire est quelque chose de très recherché, et les femmes s’enduisent le corps et le visage de crèmes blanchissantes. Alors notre petite visage pâle est une petite star partout où elle passe ! Les enfants sont beaucoup choyés, tout le monde s’en occupe et c’est par exemple normal dans le bus de les faire asseoir sur les genoux d’un autre voyageur s’il n’y a pas de place pour lui et ses parents.

Dans la région où nous avons passé nos premières semaines, l’Isan, c’est la campagne et nous voyons des poules et des vaches en liberté, des petites routes souvent défoncées, du linge qui sèche sur les terrasses et des scooters aux cargaisons invraisemblables. Dans les (petites) villes que nous avons traversées jusqu’à maintenant, les « farangs » ne sont pas légion, et on entend souvent le mot, lancé à la cantonade, sur notre passage. Que ce soit pour s’étonner de nous voir et surtout de nous voir faire des choses étranges pour nous mais banales ici (monter à trois sur un scooter, balader Zélie sur le porte-bagages du vélo…), ou pour prévenir les chauffeurs de touk-touk de l’aubaine avant notre descente du bus !

Nous avons appris à compter, en plus de connaître les quelques mots de politesse indispensables. À nous la liberté et les âpres négociations au marché ou avec le chauffeur de touk-touk ! « Ha-sip ! Sam-sip ? Si-sip ! »

Mais surtout ces quinze premiers jours passés chez Romain ont été l’occasion de nous acclimater en douceur, d’en apprendre plus sur le pays et de nous faire chouchouter, balader, aider ! À nous les délicieux petits plats de la grand-mère, les cours de conduite de touk-touk du grand-père, les parties de tric-trac endiablées avec le frère, et aussi quel bonheur pour Zélie de jouer avec ses trois petites copines. Nous avons dû nous montrer plus d’une fois à côté de la plaque et inadaptés, encore désolés mais surtout mille fois merci Romain !!

Enfin de toute façon il faut bien vous dire que nous, les Français, sommes très malpolis. Impatients, colériques et râleurs. Vous n’entendrez pas un thaï élever la voix, et on ne dit pas souvent « non » non plus. Si quelque chose vous déplaît, souriez simplement, sans répondre. Il ne faut pas non plus proposer de l’aide si on ne vous a rien demandé, au risque de faire perdre la face à votre interlocuteur en présumant de son incapacité à accomplir une tâche ! 

Zélie est tombée malade. L’occasion de découvrir l’hôpital public du district, et son médecin qui se débrouille plutôt pas mal en anglais. Elle nous a fait une belle fièvre, et le docteur nous a conseillé de lui accorder trois jours de récupération – il dit qu’il est courant pour les enfants étrangers d’attraper un rhume, c’est leur façon de s’immuniser contre les virus locaux. 100 bahts (environ 2,50€) la consultation, 3 fioles de médicaments y compris, et de fait elle est allée beaucoup mieux dès la fin de la première journée, et elle a depuis retrouvé une pêche d’enfer ! Et elle a perdu sa première dent. Pas d’inquiétude, il y a bien une petite souris en Thaïlande !