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Dans les rues bondées de Hanoï, le chauffeur de bus est un équilibriste poids lourd. Une ligne d’eau qui repousse les pétrolettes à mesure qu’elle avance, un éléphant qui se fait inexorablement une place au milieu de frétillants poissons à moteur. Dans ce flot d’anguilles, les blancs préfèrent les taxis plongeurs et leurs chauffeurs poids moyen. S’il est facile de monter à bord, il est difficile d’en descendre au bon endroit.

C’est l’occasion de rencontrer Hà, semelles compensées, sac à dos rose, petites lunettes sur le nez. Comme d’autre, elle se demande ce qu’on fait dans le bus. Si certains nous ont pris en photo, elle préfère nous poser les questions habituelles dans un anglais qui semble hésitant au premier abord. Alors que notre arrêt approche, elle saute du bus et nous accompagne jusqu’à la gare. Ces pas nous invitent à faire un détour de riz gluant, oeuf et pâte de haricot. Ces entremets lui donnent le courage de nous proposer de manger ensemble. Un goût étrange loin des sucres de fin de repas. Nous acceptons avec plaisir.

Ses parents travaillent la terre dans un village en dehors de la capitale. Quand elle rentre de l’Université il s’agit d’aller repiquer du riz ou du maïs.

Son père, employé à l’extérieur, ramène un peu d’oseille. De quoi lui payer des études d’ingénieur dans l’une des meilleures écoles du pays, chère à en croire ses intonations. A t-elle un boyfriend ? « Absolument pas ! », s’écrie t-elle, pour rien au monde elle ne devrait se laisser distraire !

Comme d’autres jeunes rencontrés sur la route, elle porte la responsabilité de nourrir sa famille dans les années à venir. Les campagnes se vident, elles envoient les cerveaux se remplir à la ville où tout est possible.

Elle ne reviendra pas dans le giron familial. Du haut de ses 20 ans elle assume d’être l’assurance-vie de ses parents.

Poulet n’a qu’un bras

Une petite table sur le bord de la piste en latérite et quelques beignets de banane. Je cherche un goûter dans les rues de Muang Ngoi, entre coq à crêtes et poussins déplumés.
La vieille dame m’en demande 2000 kips, soit 20 centimes d’euros les trois. J’accepte mais mes doigts laborieux s’emmêlent avec les billets. Dans cet imbroglio de millions, une voix claire tente de sauver pouce et index : « it is two thousand kips ». Mes yeux tombent alors sur un moignon, un joli minois et un sourire en bandoulière. De sa main droite, il attrape les bons billets et les file à la vieille.

Kaï (Poulet en lao) a 32 ans. Il en paraît dix de moins et donne un coup de vieux à tous les farangs et tongtongs du coin. Une bombe lui a explosé l’avant-bras gauche à 12 ans. Son petit bras hypnotise notre fille et nous force à poser des questions. Durant la guerre du Vietnam, 3 millions de bombes ont été larguées sur le Laos. Il est estimé que 30% n’ont pas explosé, transformées en mines anti-personnel. Sur les sentiers, on trouvera souvent des écriteaux nous invitant à ne pas nous écarter du chemin.

Kaï est resté sur le carreau avec ces jouets restés sur place. Certaines épreuves donnent du courage. Du village rasé par les bombes dans les années 70, il est parti pour la ville, à une heure de pirogue puis quatre de bus. À Luang Prabang, il a étudié l’anglais et est devenu professeur mais aussi hôtelier.

Quand son père est mort d’un cancer du foie, comme beaucoup d’hommes au village apparemment, il est revenu aider sa mère et monter un magasin communautaire pour les femmes veuves ou divorcées.

Zélie a fini par oublier le bras en moins. Depuis, la Pastèque est tout de même le pays le plus bombardé du monde. Espérons que les mêmes équipes de déminage viendront nourrir autrement son imaginaire.

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